Une idée du lieu où se déroule l'action : le Roi Lion fut une source d'inspiration

Une idée du lieu où se déroule l'action : le Roi Lion fut une source d'inspiration

Chapitre 8 : Des hauts, des bas, des bassesses et des débats

Le félin ne tombera pas dans le piège de ce malin de Chien. Lion, dont l’un des atouts était de tout savoir sur les forces et faiblesses de chaque espèce, connaîtra parfaitement son aisance à corrompre les consciences, technique dont Chien avait en abondance fait l’expérience sur Homme. Il n’aura jamais sous-estimé le pouvoir des yeux de Chien à inspirer la pitié ou la compassion, c’est selon. Et il réalisera maintenant à quel point l’humain avait salement déteint sur Chien, qui utilisait désormais allègrement l’émotion pour mobiliser les opinions.
Il sera temps pour le sire de se ressaisir et d’en finir :

- Chien, ne joue pas l’intellectuel ; avec ton esprit superficiel, tu ne sembles pas réaliser qu’il s’agit ici d’un cas exceptionnel, d’une première autant par l’urgence de la situation que par la nature de l’accusation. En outre, en outrageant les lois du bon sens, Homme se met une fois pour toute hors-la-loi et hors de toute défense. Ce procès dépasse toutes les règles du droit et de la justice appliquées jusqu’ici. Pour la première fois n’est pas jugé un individu d’une espèce mais une espèce et tous ses individus. C’est la justice de Gaïa qui prend là le dessus et qui impose une intransigeance totale contre l’abus fatal de cet être puéril qui met l’existence d’une planète entière en péril. Pile ou face, quoiqu’il se passe, c’est Gaïa qui a l’as : l’issue de ce procès sera peut-être vaine mais restera jusqu’au bout incertaine, car nous ne sommes pas les derniers maîtres de nos destinées ! Notre décision finale, si de Gaïa elle a l’aval, ouvrira la voie à une vraie démocratie multiraciale, car la majorité absolue aura enfin la parole, fermant ainsi la gueule à l’ex-idole des groupies asservies, à la gente des gens que nous haïssons tant ! Il ne s’agit pas ici de nous montrer justes mais juste de prendre, pour de bon, la bonne décision.

- Qui est… émettra Chien, à moitié incertain.

- Vous la connaissez tous et toutes aussi bien que moi : au diable cette fois nos pulsions refoulées, nos frustrations cachées et notre patience illimitée ! L’heure n’est plus à espérer, car des siècles d’espoir d’une vie sans histoire ne nous ont conduit qu’à reculer, au quotidien, devant ce vaurien. Combien de fois avons-nous, dans notre lit, fait des rêves fous et élaboré des scénarii de fou visant à lui faire payer ses tueries ? Et combien de fois avons nous réalisé ces projets ? Les statistiques nous donneraient à tout casser un taux de zéro un pour cent, ce n’est évidemment pas assez… Certes, certains ont bien réussi à punir cet Homme minable pour ses crimes abominables. Mais les rares fois où cette vengeance a pu se concrétiser n’ont été que des actes isolés : ici Requin Blanc a pu, sur un malentendu, croquer un surfeur imprudent, là Loup a pu faire la peau à la bergère du troupeau mais en fin de compte, ce damné d’Homme sort quasi-indemne et sans aucune honte de ses exactions envers les mondes minéral, végétal et animal !
Il faut sévir, et pour de bon, car nous avons la solution : elle se trouve dans l’union et la répression contre l’oppression, elle consiste à utiliser notre malheur contre l’oppresseur. Le temps fut trop long où nos divisions et nos caprices ont empêché toute intervention salvatrice. Mais celle-ci viendra en temps voulu et nous auront besoin de vous, traîtres à la traîne, et de vos sciences politiques, diplomatiques et humaines.
Evidemment, cela ne sera pour personne un choix évident. Condamner un terrien, c’est tout de même condamner un contemporain, un concitoyen, même s’il est plus con que citoyen. Moi-même qui l’accable devant vous, ça me fait tout che-lou parce qu’il m’arrive aussi de le trouver aimable. Mais on n’est pas là pour faire au cas par cas, les gars ! Car voilà qui nous amène à nous poser bien des questions sur cet énergumène et en particulier celle de la nature humaine. Moi, quand je vois une infime cellule qui pullule, pollue et s’en prend à l’organisme auquel elle appartient, j’en viens à me poser des questions : est-ce bien une cellule comme moi ou juste un greffon rajouté, un rejeton à rejeter ?

- Que ce genre d’inepties puisse sortir de la gueule de notre soi-disant roi me laisse pantois, mais pas sans voix ! Voyons, Lion : ce discours est un peu court, dis-moi… Pourquoi voir des différences là où il n’y a que des dissemblances ? Vue de l’extérieur, notre étrange assemblée de spécimens parlants doit d’ailleurs avoir l’air étonnamment humaine. Homme ne nous est pas en tout point opposé, c’est un théorème de base à poser. Je sais de quoi je parle : je l’ai longtemps observé et j’ai pu remarquer qu’il existait autant de pluralité au sein de la famille des humains que dans l’animalité. Bon ou moins bon, il n’en existe pas deux identiques, mais ils ont pour commun point commun d’être bordélique. C’est le genre de locataire qui n’a pas pour priorité de laisser le studio dans l’état où il l’a pris, qui ne l’a pas appris, ou qui, en se développant, l’a oublié. Et au fil du temps, vil taudis est devenu l’appartement. Tous autant que nous sommes, habitants végétaux, animaux ou humains, nous ne sommes que des cellules vivantes, composantes de Gaïa, qui, sur terre, en l’air et dans les airs, vive, hante Terre. Toutes nos actions ont pour unique conséquence de participer à la vie de l’esprit. Et de ce point de vue, il y contribue au moins autant que nous, amenant avec lui sciences, arts, cultures, passion, ou encore réflexion. Sans aucun doute son apport et le nôtre sont-ils sans commun rapport même si ça n’empêche pas l’autre d’être en tort…
Car force est aujourd’hui de constater qu’Homme peut être considéré comme un cancer qui nuit à la santé de notre belle planète Terre Je vous rejoins dans ce diagnostic, Lion, mais il y a un hic ! Cela ne signifie pas qu’il s’agisse d’une cellule à réduire à l’état de bulle. Homme est une cellule défectueuse et infectée qu’il s’agit là de soigner plus qu’un virus à éradiquer. Car comme n’importe quelle espèce du vivant, il est indispensable à son bon fonctionnement. A mon avis, la priorité n’est donc pas de le juger et de le condamner, comme vous semblez tous prêts à le faire ; au contraire, il est de notre devoir d’examiner ce patient imaginaire et de trouver les remèdes à sa maladie, même s’il ne manque pas d’air. Cesse donc de jouer l’hyper crétin, le technocrate qui ment pour enfin répondre au serment d’Hippocrate. Si je me fais son avocat pour son bien, je vous demande à vous tous, jurés, de vous faire son médecin. Car la pure et simple sanction ne nous fera pas sortir de cette dure situation. Peut-être y a-t-il une prévention à faire en amont ? Nous n’avons pas fait preuve d’attention et nous n’avons pas su mettre en œuvre des mesures de protection quand il en était encore temps, alors, lors de cette rencontre, ce serait aller contre le bon droit et la raison que de pratiquer directement la répression à son encontre. Notre mission va au-delà du seul procès, c’est ce que Lion a oublié de préciser : nous nous devons de laisser à Homme une dernière chance de se rattraper, signer avec lui un nouveau bail et le remettre dans les bons rails. Et je suggère que l’on coopère avec ce compère pour sortir Terre de son état précaire. A commencer par le climat, qu’il nous faudra re-régler et rien que pour ça, nous aurons besoin de bien des bras !

Déterminé à mettre ce coriace canin à l’épreuve, Lion se décidera à avancer en terrain miné, sans preuves :

- Voilà maintenant que tu plaides en faveur de son aide ? C’est Terre à l’envers ! Faire appel à lui pour réparer ses dégâts, ce serait faire comme Homme quand il a recours à la climatisation pour lutter contre l’augmentation de la température : ça aggraverait l’état de fait sans apporter de solution. L’humain vit bien au-dessus de ses moyens. Il méprise ses ressources naturelles limitées, tellement que ça frise la débilité ! Et puis, il n’aurait pas la manière ni assez de matière pour lutter contre l’effet de serre qui fait tant transpirer Terre. Cette démarche lui demanderait non seulement de réparer ses erreurs grossières, mais aussi de faire marche arrière, d’aller vers plus de simplicité et de sobriété. Je ne l’en crois plus capable, son inertie notable ne laisse entrevoir aucune éclaircie, et il est trop tenté par le superflu, par l’appropriation et l’accumulation pour ne pas céder à la tentation. Maintenant on a atteint un point de non-retour et tout ça à cause de ce putain de lourd, qui, pour sûr, n’a pu voir le jour avec le recours de l’amour. Et si Homme n’était pas un enfant désiré de Gaïa ? Je pose la question car la question s’impose ! S’il était arrivé sans que sa présence n’ait été souhaitée ? Peut-être cette petite terreur est-elle le résultat d’une petite erreur de manipulation de Gaïa ou d’un dysfonctionnement dans le mouvement de l’évolution : le merveilleux mécanisme de la vie n’est pas sans faille et les yeux de Gaïa ne sont pas sans paille…

A ces mots, Paon fera la moue puis, d’un coup, fera la roue, ses chatoyantes couleurs devant tous étalées, et il laissera tomber :

- Ah la la ! Le procès dure…

Cette pirouette deux en un sera son moyen à lui de montrer son mécontentement devant la tournure que prendront les événements. Paon, talons baissés, montrant ouvertement son arrière-train, prendra la posture exhibitionniste et impudique qu’on affectionnait tant dans sa clique. Ce Paon teint, lui-aussi manipulé par Homme, trouvera étrangement ici l’occasion de manifester sa présence et d’exprimer son opinion. Car si c’est un us et coutume de coutume chez les animaux que de montrer son derrière, cela constituera, à ce moment précis et de sa part, une insulte à part entière. Il n’appréciait pas qu’on s’asseye ainsi sur Gaïa, qu’on révise l’histoire rien que pour foutre le bazar. Mais le flamboiement des couleurs de sa queue ne touchera que bien peu le cœur des acteurs : la nuit, tous les habits sont gris.
Ignoré comme il se doit et comme moins-que-rien par le roi comme par Chien, Paon rangera ses plumes et laissera le molosse présumer, tout sauf féroce :

- Lion, crois-tu Gaïa capable d’une telle aberration ? N’as-tu rien de pire comme dires ? Supposer qu’Homme est le résultat d’une évolution non désirée, c’est remettre en cause la perfection même de Gaïa, et cela s’appelle du blasphème ! L’avènement d’Homme fut le fruit de sa volonté propre, et de rien d’autre… Crois-tu notre mère, pourtant omnipotente, incapable de maîtriser le processus de l’évolution galopante ?

Lion, les traits fendus d’un rictus mauvais, répondra :

- Et toi, Chien insipide, crois-tu Gaïa assez stupide pour engendrer un enfant matricide ? Aurait-elle décidé de mettre fin à son existence, et à la nôtre, en donnant naissance à cet être autre qui causerait sa perte ? Si je blasphème, ce que tu assènes pose aussi problème !

La biodiversité animale se retrouvera autant dans leurs caractéristiques morphologiques et psychologiques que dans les courants religieux, qui, bien que considérant tous Gaïa comme être supérieur, auront différentes intensités dans la ferveur.

Une partie de ces artistes avait en effet une foi animiste et pas triste. Les « gagas de Gaïa », extrêmement fervents, voyaient en tout être vivant un ami permanent. L’adoration indéfectible qu’ils vouaient aux éléments de la nature offrait souvent un amusant spectacle, fait d’excès dans la mesure et d’accès de démesure. Pour certains, manger un autre être vivant animal pouvait alors devenir un supplice insupportable. Beaucoup de carnassiers seraient depuis longtemps devenus végétariens s’ils n’avaient crû impénétrables les voies de Gaïa et les lois de Terre, s’ils n’avaient risqué de briser l’équilibre de la chaîne alimentaire et de végéter à ne rien faire. Serpent à Sonnettes, gourmand d’omelette et ovipare, donc très à part, aurait même volontiers opté pour le végétalisme et renoncé, par altruisme, aux œufs d’oiseaux, un régal pourtant vital dans ce grand zoo, s’il ne s’était agit de sa survie. Il se trouvait des êtres tellement sensibles au vivant que le fait même de manger des végétaux révulsait étonnamment. Parmi eux, Raton Laveur était sûrement celui qui y mettait le plus d’ardeur : frottant, baignant, trempant sa nourriture dans l’eau, il perpétuait ce rite ancestral, qui était autant une activité ludique qu’un rituel purificateur et cathartique. Dans le genre mélodrame, il y a aussi Hippopotame, souvent surpris en flagrant délit en train de nettoyer le corps sans vie d’Antilope, de le veiller et de porter le deuil de la dame, au grand dam des goujats et des « anti-lope-sa ».

Il existait par ailleurs un mouvement spirituel qui avait le vent en poupe et dont la pierre angulaire était la foi dans le groupe, cela au travers d’un fort instinct grégaire. Pros du management et des ressources animales, semblables au mouton de Panurge dès que ça urge, la communauté prenait pour eux l’ascendant sur l’individualité. Et Gaïa était pour eux un aimant, le ciment qui les maintenait soudés contre les éléments, avec le sentiment que un plus un font cent.

A l’inverse, il y avait aussi une frange animale qui n’avait foi qu’en le « moi ». Pour elle, le seul moyen de faire front à la loi du plus fort et à la mort était de ne compter que sur soi. La vie en solitaire et au grand air était pour ces hardis-là le plus beau des paradis.

Enfin sévissait chez les traîtres, soi-disant incultes, un courant religieux qui s’était vissé à Homme, et qui lui vouait un culte. Dès son apparition sur Terre, ses caractéristiques si particulières avaient effrayé, émerveillé un certain nombre d’animaux, les plus faibles selon les moqueurs, et la réponse à de tels sentiments avait été la constitution d’une croyance en Homme comme prophète, comme envoyé de Gaïa sur la planète. Il était pour eux un être semi-divin, un héros qu’ils tentaient d’imiter, en vain. De l’admiration à la domestication il n’y a qu’un pas : dans leur combat pour la survie, ils avaient trouvé comme échappatoire la soumission et comme exutoire la religion.

Les frontières entre croyances n’ayant rien d’imperméable, les influences réciproques auront créé un ensemble fait de bric et de broc, les plus sages piochant ici et là, mélangeant des éléments ad hoc, tendance new age. A une autre époque, ce syncrétisme aurait eu des allures de saint crétinisme.

On retrouvera ces différentes conceptions dans les oppositions récurrentes et c’est pourquoi procureur et avocat auront du mal à s’accorder sur le cas d’Homme, chacun s’étant accommodé du lien qu’il voyait entre l’esprit divin et la naissance du bébé.

Chapitre 9 : Révélation comme un affront

Le traître se résignera alors à émettre, à contrecœur, ce qui ressemblera à une supposition pleine de rancœur et de rancune, mais qui n’en sera pas une :

- Peut-être Gaïa fût-elle mue par un besoin quelconque, fût-il futile, en tout cas plus fort qu’elle : cons que vous êtes, cela vous échappe-t-il ? Car enfin, puisque l’insistance n’est pas suffisante, je me dois d’utiliser la véhémence : l’omnipotente Gaïa a souhaité la venue d’Homme comme elle a souhaité et amené notre présence, apparemment insuffisante. Y a pas débat : pourquoi attribuer à un aléa ce qui fut manifestement quelque chose de délibérément décidé et voulu ?

- Et pour quelle raison Gaïa aurait-elle souhaité son arrivée ?

Intrigué, Lion aura grogné ça avec mauvaise humeur, l’air inquisiteur. Ravi de son petit effet, de l’intérêt soudain provoqué, la mine rayonnante de Chien se fera insinuante :

- Allons, allons, Lion…. Tu n’ignores rien des menus détails qui distinguent l’animal de l’humain : la différence est de taille, elle n’a rien de ténue. Vous avez été, comme moi, surpris de découvrir ce langage commun qui nous permet de débattre ici et aujourd’hui. Homme fonde une partie de sa supériorité sur sa capacité à communiquer à l’infini. A l’évidence, si la nature l’a pourvu de capacités globalement largement supérieures aux nôtres, c’est que Gaïa tenait à créer un être autre, une entité apportant un « plus » sensible et plus susceptible de répondre à des besoins particuliers…

Ne sachant pas trop où il voulait en venir, c’est sans se languir que l’assemblée se laissera porter par cette harangue, la buvant littéralement, n’ayant rien d’autre à se mettre sous la langue. Et c’est sans grande peine que Chien la tiendra en haleine. Malgré les moqueries des autres, il était connu et reconnu comme féru d’anthropologie : cabot de terrain et dogue de sciences, sa logique pragmatique ne laissera personne dans l’indifférence.

- Ne prenez pas ça pour une hypothèse, mais dans sa genèse, Gaïa a engendré Homme pour son propre « plaiz’ », pour qu’il la distraie de ses attraits, l’amuse de ses foutaises et l’apaise dans ses malaises. Au sixième temps de la création, après avoir créé à son aune océans, continents, flore, faune, j’en passe et des meilleures encore, Gaïa s’ennuyait déjà : désœuvrée, elle eut l’idée de rajouter à son œuvre, par le truchement de l’évolution, un être assez différent des autres vivants, une innovation. Malgré votre mauvaise foi et votre connaissance restreinte de l’humain, vous ne pouvez ignorer à quel point la civilisation humaine est passionnante, enivrante et même rarement soûlante pour Gaïa, qui en est restée baba et qui, depuis, ne s’est jamais plus ennuyée. Vous nous traitez de traîtres et vous vous moquez de nous, mais vous passez à côté du show dément qu’est le côtoiement de notre nounou. Vous nous pensez asservis en nous voyant le servir, mais c’est pour nous le prix à payer pour nos loisirs. Et puis, vous ignorez ceci : peu après son apparition, malmené par de rudes conditions de vie et par des ennemis pas vraiment prudes, Homme exigea de Gaïa qu’elle mette des animaux dociles à sa disposition afin de faciliter son intégration. Nous fûmes donc sacrifiés pour assurer son confort et priés de faire des efforts. Telles furent les consignes de Gaïa : que faire dans ce cas-là ? En contrepartie, elle nous dota d’un sens du spectacle, qui nous fait goûter, aujourd’hui encore et quotidiennement, à un délicieux repas de bon temps et d’amusement, mais que vous ne pouvez malheureusement apprécier parce que non-initiés… C’est un mal pour un bien : nous rions sous cape et lui s’en tape bien, il ne capte rien. Ainsi notre honneur est-il sauf, car si ce beauf semble nous mener par le bout de la queue, c’est lui le bouffon et nous qui rigolons. Notre respect pour cet état des choses, c’est la base de cette symbiose. Tant qu’il a l’impression que c’est lui le savant, nous sommes gagnants. Pour moi, c’est un exploit extraordinaire que de lui avoir laissé penser ça durant des millénaires… Vous voilà maintenant au courant d’un des plus grands secrets de tous les temps. Homme lui-même a comme oublié cette faveur qui lui a été faite et qui lui a facilité la fête. Nous seuls, domestiqués, étions au parfum : et oui, un traître est plus malin qu’il peut le paraître ! J’espère que cela fera taire les mauvaises et trop longues langues, par trop exsangues, au point qu’elles fourchent et qu’elles tanguent.

Il est des révélations qui vont au-delà de toute négation. A ce moment précis, personne de doutera de la véracité de tels propos et personne ne cherchera à nier aussitôt ce qui, instantanément, était devenu évident. Du stade de captivée, la foule des animaux passera alors à celui de captive de son nez, de ses naseaux, le souffle coupé par l’annonce de Chien, pas si nabot, mine de rien. Elle aura jusque-là suivi l’affrontement avec l’intérêt qui est dû à ce genre d’événement. Prenant seulement parti dans les temps impartis, elle aura, dans son ensemble, adoptée une attitude plutôt moribonde, en dépit du fait que ce procès concernât tout le monde. Elle aura longtemps préféré laisser à ces deux foudres de guerre le soin de se battre et de débattre de l’avenir de Terre, pour se glisser dans le rôle agréablement neutre de spectateur. Chacun soutenant son poulain, canidé ou félin, personne ne voulant vraiment se mouiller les mains. Mais cette révélation aura sérieusement secoué l’ensemble des sauvages, de sorte que les quelques endormis auront été vivement tirés de leur dodo par les sursauts de surprise des autres convives. Méduse en restera médusée, Babouin en sera carrément sur le cul, qu’il avait nu, et Guépard n’en reviendra pas, même s’il continuera à se montrer gai par courtoisie. Cela sera une réelle stupéfaction que de découvrir le pourquoi de la domesticité des traîtres, mais plus encore, cela sera l’élément déclencheur d’une véritable prise de conscience de la mise à mal de la condition animale. Cela donnait enfin un sens à leur comportement soumis qui aura toujours été de l’ordre de l’incompris pour les non-initiés au fascinant spectacle de l’humanité. Mais la résolution de cette équation n’aura que peu de poids par rapport à ce que sous-entendra la révélation. Dans toutes les têtes, celle-ci sera perçue comme un affront simultané à toutes les espèces laissées pour compte : ainsi Homme était-il arrivé là pour combler un manque affectif de Gaïa. Blessée par tant d’injustice, l’assistance aura tout à coup l’âme transie d’une amoureuse trahie. Car jusque-là, Gaïa aura eu le mérite de conserver l’aveugle confiance de ses créatures, animales bien sûr, et ce, quelles que soient leurs croyances. Et patatras ! Voilà que soudain tout ce bloc de sûreté se trouvera fissuré. L’idée abjecte d’avoir été considérés comme des animaux-objets les aura traversés…

Estomaqués, ils auront vraiment de quoi l’être, mais sans que cela ait aucun lien avec la faim. Et, soit dit en passant, c’est vrai que celle-ci aurait dû commencer à tenailler les estomacs et occuper les esprits depuis longtemps ! Mais tous auront été saisis par ce même esprit qui leur avait apporté l’intercommunication et qui leur donnera aussi l’impression d’une satiété constante, mettant ainsi sur pause cet instinct qui en d’autres circonstances aurait fait se jeter Rorqual sur Lion de Mer, Fourmilier sur Termite et peut-être même Aigle Royal sur Mite. Sans cela donc, on eut assurément assisté à la plus grande boucherie de tous les temps et ce bout de cirque n’aurait servi à rien, tout ce procès aurait été vain.
Comme les autres, Lion ne sera confronté à aucun problème d’alimentation, mais ce que Chien aura révélé au grand jour aura été un formidable coup de poing à l’estomac et il se trouvera à genoux, l’esprit et le corps vidés, comme pieds et poings liés. Elle sera bien loin maintenant la béatitude d’antan : ébranlé dans ses certitudes par cette révélation et plongé dans une attitude de doute, il se verra placé dans l’inconfortable position de celui qui maîtrise mal son sujet ou qui n’est pas au fait de toute l’actualité. Réalisant la véracité probable d’une affirmation si ciselée, il mettra quelques instants à se relever, pour finalement reprendre la parole, la voix hachée :

- Ainsi, Homme était un caprice de l’artiste suprême et votre servitude un cadeau pour ce fils narquois, une sorte de « je t’aime », quoi… Ma foi, pourquoi pas ! C’est vrai que ça ne sonne pas faux, que c’est plutôt à-propos. Il est plus doué que nous pour beaucoup… Il s’est construit une civilisation d’une complexité que n’égale que sa diversité… En fin de compte, ce chouchou est pour Gaïa un joujou bien mieux que nous…

Il y aura encore un temps de pause, car il faudra qu’ils se reposent. Le temps ralentira son cours dans cette cour tellement cool et déjà nettement saoulée. Ni l’alcool ni la colle ne seront responsables de l’ivresse de ces espèces mais plutôt les médicaments. C’est qu’il leur faudra digérer la pilule que leurs orifices auditifs auront ingérée en apéritif. Et dire que le digestif restait encore à venir…

Chapitre 10 : Break dans ce procès

Lion aura été assommé par ce qui venait d’être annoncé et il tentera désespérément de s’accrocher au socle de sa fierté illustre, sur lequel il se maintenait si facilement depuis des lustres. Incapable de remettre en cause cette affirmation nouvelle et invérifiable sur le moment, Lion sera d’autant plus mal à l’aise que ce qu’il espérait toujours être une hypothèse apportait une réponse à la question qu’il l’accompagnait tous les jours : pourquoi le roi des animaux n’avait-il hérité que d’un pastiche de force physique, tandis qu’Homme s’était vu offrir parole, adresse, clairvoyance et science ? Certes Lion avait reçu le plus beau cadeau qui soit : il va de soi qu’il en va de sa crinière de soie. Mais il l’aurait volontiers troqué contre deux mains équipées de pouces en opposition des autres doigts, comme il se doit, comme Homme. On disait en effet de Lion qu’il était gauche, qu’il était né avec deux pattes gauches ; pour un roi c’est auch ! Puissantes, mais gauches. Pratiques pour la chasse mais inaptes à tenir une tasse, à faire une passe ou à tirer la chasse. Ses coussinets les rendaient agréables pour marcher et courir mais s’il voulait saisir quelque chose, même quelque chose de facile, ils lui rendaient la tâche difficile. Si ses deux pattes avant avaient pu lui être utiles à autre chose, il se serait lui aussi tenu debout et aurait pris la vie par le bon bout, comme Homme. Et ce faisant, il ne serait pas resté à quatre pattes, carapaté à l’âge du fier et aurait pu vivre tout-puissant et pépère, comme Homme.
Après avoir été si actives, la gorge de Lion se trouvera sèche et sa langue râpeuse, ce qui arrive, mais il n’empêche, où sera donc passée cette salive il y a peu si généreuse ? Sur le moment, il enviera Chien, qui, en toute circonstances, en avait en abondance, de cette bave dégoulinante, si dégoûtante. Etait-ce ses longues tirades ou bien son épaisse coiffe qui lui donnaient si soif ? Car si la faim sera absente de leurs esprits, il n’en n’ira pas de même de leur besoin de boire et cela à leur grand désespoir. Et l’eau du fleuve, du fait de sa salinité, ne leur sera d’aucune utilité. « Inch’Gaïa, on aura bientôt de l’eau et on se gavera… » pensera Dromadaire, ascète du désert, qui connaîtra un peu les contraintes de la sécheresse et le syndrome de la langue sèche et rêche.

Peu concerné par ces préoccupations d’ordre matériel, Chien profitera lui aussi de ce long break pour réfléchir de plus belle. Il s’agira pour lui de ne pas perdre de vue les objectifs affichés d’entrée, à savoir amener ce vaste jury à l’indulgence et contrecarrer les plans de la régence. Mais dans sa course à la défense d’Homme, il ne sera pas sûr d’avoir fait le bon choix en révélant le pourquoi de la présence du paumé ici-bas. La déception de l’immense majorité de la population sera alors à la hauteur de leur foi en Gaïa en apprenant qu’elle les avait négligée et que l’autre leur avait toujours été préféré.
Et Gaïa sait pourtant que gagner la voix des sauvages sans enfreindre la loi sera dans ce procès un but essentiel à atteindre. Ce qu’il appelait de tous ses vœux, c’était en premier lieu convaincre ces envieux, et ce pour mieux vaincre. Dans cette optique-là, il se sera peut-être un peu emballé, un peu laissé aller. Entraîné par l’émotion, enhardi par le défi, il avait dévoilé, quasiment de but en blanc, un mystère sur lequel le voile était resté tiré pendant des millénaires, comme sur une toile, une œuvre d’art. Pourquoi donc n’avait-il pas fermé sa gueule ? Bonne poire, aurait-il gratté la mauvaise corde et cueilli une pomme de discorde et d’histoires ?
Serpent par exemple, qui avait des antécédents avec cet aliment, aimait que les choses aillent en s’envenimant et ne se gênerait sûrement pas pour attiser la pagaille. Homme, que cette langue fourchue effrayait autant qu’elle lui répugnait, l’avait maintes fois répété : « Je me méfie de toi et de tes sornettes, perfide reptile qui siffle sur nos têtes, car tu as jadis causé ma perte. Mais tu ne perds rien pour attendre ta punition, mon p’tit Python ». De fait, Serpent aura été mille fois puni depuis, pourchassé par celui qui l’avait pris en grippe, pour son plus grand bad trip.
Ainsi, ses révélations pourraient avoir eu pour effet de faire jaser, de cristalliser les opinions à son sujet, déjà passablement passables au préalable. C’était se tirer une balle dans la patte : s’il contribuait à faire s’abattre sur Homme l’opprobre général, alors sa cause serait entendue et son client définitivement perdu. De peur de voir définitivement les mouches changer d’âne, il préparera son offensive prochaine pour ne pas qu’elle l’offensent aussi, les naines !

Lion, comme à son habitude, tirera profit de ce quart-temps reposant pour faire un peu de tri dans les cartons de son esprit. Il faut dire que ce sera un joli bordel que l’intérieur de cette cervelle ! A croire que sa crinière ébouriffée sera l’exact reflet de sa cervicale cavité. Un amas gigantesque d’informations en tout genre s’y déplacera dans un fracas bourdonnant qui lui donnera l’impression qu’Abeille butinait le miel de ses oreilles. Ce sera éreintant que d’essayer de retenir le trop-plein de mots qui s’accrochaient à ses nouveaux organes vocaux. C’est pour ça qu’il passera tant de temps perdu dans ses pensées, car il aura beaucoup de travail à trier toutes ses idées.
De sa superbe d’antan ne restera que sa superbe crinière, toujours d’un imposant ! Les traits tirés, comme des rides de l’âge, son visage ne sera plus que fatigue et désarroi : il restera bien peu du prétendu roi. Il avait toujours reconnu le statut de privilégié d’Homme mais sans jamais faire le lien avec le divin. Que sa supériorité puisse être issue d’une farouche volonté divine et non du hasard de l’évolution n’aura jamais effleuré son intuition. Ce sera donc un véritable coup de poignard dans le dos, auquel il n’aura pas été du tout préparé, quel embarrassant fardeau ! Les doutes l’assailliront, comme souvent lorsqu’il se trouvait confronté à un fait sortant de sa réalité.

La soirée sera alors déjà bien avancée sans que personne n’ait vraiment vu le temps passer. Seule la nuit, maintenant épaisse, sera le signe tangible que le temps continuait son cheminement vers l’avant, les rapprochant à chaque instant d’un néant imminent. Ce manque de repères temporels sera la signe évident d’un souffle spirituel qui, par l’intermédiaire du vent, balaiera la foule et pénétrera tous les êtres pour les déposer sur un autre route, les laissant tantôt atterrés, tantôt attirés, mais toujours envoûtés, ce qui contribuera évidemment fortement à cette intemporalité. Et ce sera autant l’intensité de la joute et la teneur des propos échangés que le caractère mystique des protagonistes et les longs silences en alternance qui captiveront cette foule bigarrée. Perdant tout sens de la mesure, il leur semblera que même l’espace prendra une dimension particulière car, avec les jeux d’ombre et les clairs-obscurs sur les murs lumineux, le décor prendra une toute autre tournure. L’atmosphère sera toujours brûlante, à cause de la température ambiante mais surtout du fait du mélange de tant de corps animaux et de tant de souffles chauds. L’assombrissement du ciel n’aura rien de naturel, car la nuit sera tombé comme la pluie quand elle veut mordre la rose, sans respecter l’ordre et le temps des choses, déphasante et déboussolante. Ce ne sera pas une question de visibilité, car, pour la majorité, ils pourront voir dans le noir. Ennemi de la sécurité, l’obscurité sera pour beaucoup d’espèces superstitieuses le signe annonciateur de malheurs à venir, ranimant la peur des mauvais souvenirs. Bien qu’âgé, Hibou s’élancera d’un jet, lestement, dans l’air noir de jais et il aura l’allure d’un oiseau de mauvais augure.

Chapitre 11 : La violence pour ordonnance

Un inaudible coup de sifflet sonnera la reprise des hostilités. Ayant repris du souffle, quelques forces et reçu une lèche réconfortante de leur paire sparring-partner, les deux protagonistes reprendront place sur le ring. King en happening, brillant acteur et actif puncheur, Lion sera tourné vers son public, à la recherche de son soutien et de son maintien en apesanteur. A l’inverse, Chien, dogue en rogne et cependant en émoi devant l’aura du roi, tentera de se faire tout petit, ce qui lui sera très easy, vu qu’il avait un zizi rikiki. Et il aura de quoi être impressionné par ce Pygmallion, car, nabot à côté de Lion, le cabot aura tout bonnement l’air d’un pygmée.

Comme souvent dans ces cas-là, et spécialement dans un cadre comme celui-là, il est des événements imprévisibles qui pourtant laissent insensible. La reprise de la joute se verra à nouveau ajournée mais cette fois-ci par la totalité de la foule, qui, un temps paresseuse, se sera soudain faite très nerveuse. Ces creux récurrents dans le jeu des deux belligérants auront laissé assez de place à l’impatience et à l’agacement, d’autant que ces silences en leitmotiv auront un assez « light » motif. Cette accumulation de monologues intérieurs monotones n’aura pas laissé leurs homologues spectateurs atones. Une fois encore, ce sera la foire, la frénésie succédant à l’apathie. Altercations, prises à parti et disputes : il aura suffi qu’un seul dise « pute » pour que cela tourne au pugilat.

Qui n’eût pas sursauté à la vue d’un tumulte si bouillant entre adultes, dans un air chargé d’insultes ? Qui n’eût pas été outré de voir l’altercation entre Chien et Lion interrompue par cette belle cohue, par un tel tohu-bohu ? Mais non, ni Chien ni Lion ne piperont. Blasés, ils mettront d’instinct leur fierté de côté et, dans l’instant, ils rangeront leurs gants de boxe et rentreront dans leurs box.

Comportement étonnant de la part de Lion, qui aurait pu couvrir à lui seul ce vacarme détonnant de son incomparable rugissement. Mais les frictions croissantes au sein de cette assemblée constituante laisseront supposer à Rebelle Lion comme à Baby Lionne que le tant attendu allait arriver à temps. Pour elle, ces tensions dans l’assistance étaient la manifestation de renaissantes dissonances, à même de forger une armée de défense et d’avance, elle s’en lèchera les babines à la façon d’une gamine. La femme de Lion avait si longtemps rêvé de passer à l’action… C’était en effet un rêve récurrent, traversant nombre de cerveaux animaux, mais un rêve ô combien inaccessible contre cette maudite cible. Aucun plan d’action de grande envergure n’avait jamais été imaginé contre l’éminente figure. On peut pourtant penser qu’ils auraient pu renverser le dictateur dans un putsch où, tous réunis, ils auraient joué un rôle majeur pour la vie en la débarrassant de son plus grand ennemi. Mais la plupart des protagonistes avaient plus une âme d’artiste que de terroristes et bien peu étaient doués pour cet art qu’est la guerre, ce qui n’est guère une tare. Cette guerrière de Lionne, très encline à l’assaut, s’était naguère montrée fine pour mettre le lasso sur certains congénères et pour en faire des va-t-en-guerre. Et à vrai dire, si son mari, pressentant le carnage, n’avait su chaque fois retenir sa femme anthropophage et lui faire tourner la page, elle serait déjà maintes fois partie en croisade, ralliant çà et là à sa cause d’hardis camarades pour tenter de porter à Homme l’estocade. Oui mais Lionne, pour une rébellion, l’adhésion de Lion est une condition sine qua none !

Une sorte d’aura couvrira cet être au trop long bras, et nul n’aura jamais sérieusement essayé de le destituer. Comme les galériens, condamnés à vie à ramer, voués à une inexorable mort et dont l’absolue majorité subit son sort sans broncher. L’inertie des victimes de cet empereur illégitime aura rendu plus défavorable le rapport de force, à mesure que l’un se développait et que les autres écopaient. Les pertes dans la biodiversité auront forcément contribué à affaiblir fortement l’adversité. Cette immobilité faisait que nombre les avaient déjà quittés et au regard des circonstances et de l’ambiance, beaucoup devront encore péricliter…

En effet, il est des cordes sensibles qu’il n’est pas bon trop gratter. Et visiblement, Chien aura joué une mauvaise arpège, faute d’avoir assez étudié le solfège : le voile levé sur les raisons de la naissance d’Homme aura le son grinçant d’un accord dissonant au sein d’une assemblée en plein désaccord.

Pour les domestiques, tout ça sera de l’ordre de l’anecdotique, puisqu’ils connaissaient le fin mot de l’histoire humaine, c’était quelque chose qu’ils avaient plus ou moins dans les gènes, d’où leur absence de gêne. Ceux-là verront plutôt dans le culot de Chien son éternel sens de la provocation prendre le dessus sur sa raison. Difficile de vraiment maîtriser sa parole quand elle vous est donnée, quand on découvre que l’on peut enfin exprimer tout ce que l’on veut.

Car pour tous les autres, en particulier pour les fervents « gagas de Gaïa », le fracas de la nouvelle ne s’arrêtera pas au simple tracas, ni même au franc embarras. Comme si le ciel leur tombait dessus, la fulgurance foudroyante de l’annonce sèmera une quinconce sans dessous ni dessus. Ils se sentiront doublement trahis : par les traîtres, mais ça, ils le savaient depuis longtemps et à la limite, leur surnom était comme une étiquette sur le front. Par contre, la trahison de Gaïa aura pour eux l’effet d’un coup de bambou sur la tête, et même Panda ne sera pas à la fête… S’ils avaient jusqu’alors vécu, contents, dans le confort que leur offrait leur appartement, leur mécontentement n’en sera que plus grand. Car si Gaïa leur avait donné vie et offert un cadre de vie idéal, sa trahison initiale signifiait qu’elle les avait trompée des milliers d’années durant en les laissant dans le mouroir de faire-valoir. Eux n’avaient donc été que d’anonymes privés de parole, tandis qu’Homme s’était vu offrir le premier rôle. L’ébranlement de leurs systèmes de croyance les plongera dans l’errance. Ce sera comme si leur foi avait été une drogue à l’accoutumance rassurante, et qu’ils entraient maintenant dans une crise de manque instantanée.

L’assemblée sera donc prise de spasmes et de tremblements et ce sera amusant de voir Phasme, agité comme une feuille par le vent de l’énervement. Le phénomène de foule est bien connu, et il en va pareil chez les humains et chez les animaux : les réactions qui suivront seront irrationnelles, passionnelles et pas vraiment belles. Comme les sportifs pour éviter la défaite, comme certains pendant la fête, ils sembleront comme sous amphèt’. Koala sera parmi les rares que les convulsions épargneront. Le voisin de Kangourou aura prévu le coup et la came pour garder tout son calme. Il aura dans sa musette de l’eucalyptus en abondance, sa douce drogue, à consommer de préférence en quatre-feuilles ou en grog.

De la crise de manque à la violence, il n’y a qu’un pas, que s’apprêteront donc à franchir ces émissaires dont la préoccupation première sera pour les uns de trouver des bouc-émissaires, pour ces derniers de se sortir d’affaire. La colère des habitants de Terre risquera d’être sévère.
Et comme souvent dans ces cas-là, elle ne se portera pas sur son objet réel, Gaïa, mais sur l’apporteur de mauvaise nouvelle. Les traîtres ne se trouveront guère à l’aise et les regards hostiles qui fuseront ne seront pas du genre qui apaise, diffusant chez eux un certain malaise. Les traîtres se sentiront bientôt comme sur un radeau à l’abandon, les visages environnants ne laissant rien envisager de bon. Chien le premier se sentira visé par ces regards acérés et furtifs, explosifs comme des pétards. Il considèrera l’attitude peu amène de Lapin De Garenne avec une certaine inquiétude : celui-ci le toisait de biais, dans une posture plus qu’équivoque, carrément provoc’ ! Pas du genre lèche-bottes, il mangeait ses propres crottes, riches en vitamines et en bactéries, une sorte de gandhi. Ce sera sa façon à lui de faire sentir à Chien à quel point il l’emmerdait, à quel point il le faisait chier. Cette manière roturière était chez De Garenne une manie osée, permettant aussi la survie en ces temps de jeun forcé. Malin, ce Lapin !

Le sol tremblera sous le martèlement des pieds, l’air vibrera sous le vrombissement des ailes et l’eau sera comme dans une baignoire, rendue tumultueuse par le battement des nageoires. Chez les sauvages, même les plus sages sembleront prêts à tous les carnages, car la rage en eux bouillira sans détours, comme leur sang, qui ne fera qu’un tour. Leur seule intention à cet instant ne sera que de faire taire ces traîtres : fermer la gueule de Chien, mais aussi clouer le bec de Poule et garder Vache silencieuse, car vachement ennuyeuse.
Ceux-ci ne seront pas en reste, car leur bestialité se trouvera renforcée au sortir de la sieste. Bien remontés contre les sauvages, qui n’auront pas l’apanage de la rage, bien démontés aussi par cette assommant assemblage de personnages qui ressemblera à un tournage, les traîtres s’apprêteront à faire sans ambages l’étalage des rouages du saccage. La violence domestique est ce que l’on sait après le mariage avec un alcoolique ou lorsqu’on a la rage : elle fait des ravages. Car malgré leur infériorité terrienne, aérienne et navale, les traîtres seront résolus à vendre chèrement leur peau et il y aura parmi eux de jolis morceaux, comme Cheval, qui ne sera pas en rade avec ses ruades. Paradoxalement, s’il est une chose qu’on ne pourra reprocher à ces renégats, ce sera leur fidélité et leur dévouement à tout va. Voilà qu’ils seront prêts à s’immoler sur l’autel du procès, à se sacrifier pour l’hominidé.

Les rancœurs et les inhibitions sembleront avoir eu raison des bonnes intentions. Quel dommage que cette assemblée de mages en puissance finisse comme ça, passant à côté d’un vibrant hommage. L’intervention d’un diable virtuel aura-t-elle rendu ce procès inextricable et ce duel irrémédiable ?

Chapitre 12 : L'amour, l'appât pour la paix

Il y a des fois où la loi du plus fort est la plus forte et où l’instinct reprend le dessus haut la main. Ce face-à-face n’aura pas la façade d’une mascarade et ressemblera assurément aux prémisses d’un affrontement de rang.

Lion contemplera, l’air étrangement méditant et vaguement épaté, l’agitation qui régnait à ses pattes et il se sentira quelque peu dans le pâté. Etait-ce ça qu’il avait si longtemps voulu, tant attendu ? Maintenant il n’en sera plus aussi sûr, au moment même où il faudra qu’il assure. S’entredéchirer n’allait à coup sûr rien arranger, au contraire tout ne ferait qu’empirer… Et pourtant, lui le premier aurait aimé quitter son rocher, bondir de la scène sur le public et prendre part à cette bagarre obscène autant qu’épique, surtout avec les piques de Porc-Épic.

Mais non ! Si l’assemblée perdait ne serait-ce qu’un seul élément, tout ce procès n’aurait été qu’un non-événement ! Il ne pouvait sérieusement courir le risque de laisser partir une rixe. Il avait promis de maîtriser ses nerfs d’airain et il ne fallait pas qu’il perde du terrain. Prenant au sérieux son rôle de métronome de Terre, il prendra aussi conscience que cela ne serait qu’une obole à Homme, une aumône supplémentaire. Il fallait faire quelque chose d’extraordinaire avant que les choses ne dégénèrent, car malgré leur statut d’émissaires, les uns contre les autres ils se prépareront tous à partir en guerre.

Tous ? Non, car deux phénomènes échapperont à l’emprise de la haine. Les deux Bonobos, bobos parmi les animaux, feront exception, préférant substituer la copulation à l’agression. Forniquant impudiquement, ils s’enverront en l’air impunément. Comme si le salut de ces salauds pouvait venir d’en haut... Alors, dans une subite illumination, Lion le voyeur trouvera dans l’union de ces deux cœurs et de ces deux corps la solution lui venant en renfort. Une partie de fesses, voilà ce qu’il fallait qu’ils fassent, voilà comment ils allaient sortir de l’impasse dans laquelle était plongé ce procès ! La certitude et le soulagement s’empareront de lui en même temps, lui rendant tout son allant. De la voix la plus forte qu’il pourra, il rugira à l’emporte-voix :

- Allons, allons, mesdames et messieurs ! Un peu de calme, baissez vos armes ! Laissons donc tomber ces tensions qui nous rongent, voyons! Nous nous comportons exactement comme le souhaite Homme ! Car voilà ce qu’il veut : que l’on s’entredéchire, que l’on s’entretue et ce, pour son plus grand plaisir ! Et il a bien failli réussir son coup, le filou ! Il a toujours fait en sorte de diviser pour mieux régner. Pourquoi a-t-il exigé de Gaïa des domestiques si ce n’est pour créer d’emblée des relations communautaires délétères sur Terre ? C’est son moyen à lui de maintenir sur nous tous son pouvoir puritain et un peu ricain et par là-même de nous imposer un avenir tout sauf pur et sain, un futur qui tousse. Devrons-nous encore longtemps l’accompagner dans son œuvre maléfique avec compagnes et enfants ? Cela ne se passera pas comme ça ! Non, nous ne nous laisserons pas ce fou de polichinelle brûler la chandelle par les deux bouts !

- You’re right, man ! That’s the anthem : fuck the human system ! lancera ce faux-cul de Phoque en soufflant de manière loufoque, car il suffoquera dans cette fournaise, lui qui préfèrera la VO, anglaise, à l’espéranto des animaux.

En voyant un de ses bons fans abonder ainsi en son sens, Lion recouvrera encore de son aisance. Et avant que celle-ci ne s’égare sans crier gare, c’est avec une authentique mauvaise foi et peu d’égard pour les espèces animales domestiques, qu’il poursuivra, partial et caustique :

- Traîtres, je vous vois prêts à vous battre contre vos frères et vos cousins mais c’est pour le bien d’un ennemi commun ! Quel sortilège peut bien vous avoir lancé Homme pour que suiviez de si mauvais cortèges et que vous tombiez ainsi dans son piège ? Vous n’avez plus aujourd’hui le choix de la position, c’est avec nous dans l’émancipation ou contre nous dans l’opposition, sans plus d’options. Car Homme vient de faire montre de son plus grand talent : même absent, ce faux prophète sait être présent dans toutes nos têtes. Quelle plus belle preuve qu’il nous met à l’épreuve ? Nous l’avons dit et répété, les ravages de cet être peu sage sont pour vous domestiqués comme pour nous sauvages, un trop fréquent orage : il est grand temps de tourner la page ! Si nous voulons sauver notre peau, il va falloir se jeter à l’eau, se mouiller pour stopper cette pluie de malheurs et redonner au ciel de sa couleur. Ce procès n’a que trop tergiversé et nous avons assez versé dans l’excès. Certes, beaucoup de choses nous opposent mais je pose comme objectif que nous retrouvions notre collectif dans l’osmose. Il ne faut pas se tromper de destin : nous sommes des animaux, pas des humains ! Vu l’urgence de la situation, il faut avant tout penser à l’action. Nous n’avons pas le temps de trouver des circonstances atténuantes à accorder. Je vous invite donc à prendre exemple sur le couple Bonobos, ces coquins nous montrent le chemin : réglons nos conflits par l’amour et non par la haine, par l’union et non par la peine ! Certes il y a des différences entre nous. Excusez si je vexe mais, bêtes de somme ou bête de sexe, nous sommes tous des bêtes, en somme. Et il est l’heure de montrer notre valeur ! Je connais votre état d’esprit, c’est peu ou prou le même pour tous les partis. Nous sommes tous agités, fatigués par cette rude soirée. Je propose donc, puisque nous sommes ici en couples assemblés, que nous nous laissions aller à quelques instants d’intimité et que nous profitions d’un peu de douceur pour nous retrouver et évacuer vers l’extérieur les tensions qui nous rongent de l’intérieur. Sortez vos atours, faisons l’amour en l’honneur de ce bon jour ! Qu’il reste à jamais gravé dans la roche de Terre comme celui qui vit renaître l’entente animale entre sauvages et traîtres. Celui aussi qui, je l’espère, nous verra sauvés d’Homme et de ses éclairs de génie d’enfer. A vos partenaires, prêts, partez !

Beaucoup l’auront écouté commencer son discours avec regret : alors qu’ils allaient enfin pouvoir en venir aux mains, voilà que le festin prenait fin… Mais avec sa méthode démago, par ces simples mots imagés, sa métaphore filée, il aura su les empêcher de tomber dans le précipice du vice et les inciter à signer l’armistice. Et quel bel armistice en vérité !
On pourrait s’indigner de voir soudain cette solennelle assemblée se transformer en bordel généralisé. Certes, ça pourra passer pour un manque de respect, mais il ne faudra pas s’arrêter au premier aspect. Ce sera leur première occasion de se distraire dans cette affaire, alors personne ne se fera prier pour copuler. C’est qu’ils auront bien besoin de douceur, tous ces acteurs ! Par ailleurs, qui ignore que l’amour adoucit les mœurs et radoucit les cœurs ? Et un refrain commun leur traversera l’esprit : « Après tout, oui, c’est la vie ! Profitons-en, si on n’est là que pour un court moment : tirer sa crampe revient à botter le cul de la mort en chantant ! » Et Cerf se fera déjà une joie de lui faire la nique d’une ruade magnifique et rien qu’à cette idée, son brame rauque aura un air baroque de musique classique.s

La scène obscène qui suivra dépassera évidemment toutes les autres en intensité et en originalité. Car un voyeur eût été tout bonheur, tout à son aise dans cette fournaise où tout le monde s’en donnera à cœur joie dans la baise ! Les corps en effort ajouteront forcément quelques degrés encore à la température du décor.

Baleine Bleue, le plus grand des habitants, sera aussi celui qui prenait le plus grand emplacement, au grand désarroi de Plancton, son nain de voisin, qui devra se serrer les coudes pour donner des coups de reins tout en évitant d’être aspiré dans la bouche béante de cette géante de cétacé. Baleine mâle, lui, aura pas mal de veine : d’une part, il pourra régler sa flottaison grâce à sa poche à spermaceti, ce qui lui assurera en permanence une position optimale et d’autre part, n’ayant pas là de concurrence pour séduire sa reine favorite et assurer sa descendance, il n’aura pas à se soucier d’y passer le dernier avec sa queue hors-norme et son énorme quantité de sperme afin de purger les semences précédemment laissées.

Vérifiant étonnamment bien les propos de Lion et le bien-fondé des habitudes Bonobos, la météo se retrouvera fixé au beau et l’atmosphère se fera petit à petit plus légère. Tout sera dit et fait sans détours et la gaieté sera rapidement de retour, comme si tout était oublié. L’osmose virera même à la symbiose, comme si tous étaient soudain liés comme Raie et Rémora, comme si la seule certitude contre les vicissitudes de la vie résidait dans l’essentielle interdépendance, contre les différences et les divergences. Une vague d’amour irrésistible les aura saisi par surprise et sans retour possible : envers et contre tout, cette ferme prise les emportera tous, fermant la porte à tout revirement de quelque sorte.
Révélateur de cette bonne humeur, Esturgeon, qui, après la chose, n’était pas du genre morose et plutôt pro de la prose, s’écriera de tout son cœur, tout en sueur :

- Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette soirée aura été torride, et dans tous les sens du terme !

Comme attendu, ce bide ne laissera pas place à un vide et, saisissant la perche caviar tendue par Esturgeon, Poisson Clown ne pourra s’empêcher de railler :

- Vous parlez d’une soirée sympathique… Figurez-vous que j’ai failli me faire assommer par Baleine quand il a sorti son automatique… Je croyais qu’on faisait ça à des fins pacifiques ?

Pendant qu’il pouffera comme un môme, sa victime rira jaune. Vexée mais pas du genre à rétorquer, Baleine glissera ces quelques mots banaux avant de disparaître sous l’eau :

- Ah, c’est assez ! J’ai le dos fin… Je me cache à l’eau.

Et comme un seul animal, toute l’assemblée, des premiers rangs jusqu’à ceux du fond, entrera en fusion, simplement avec l’impression d’avoir choisi la bonne solution. Cet événement entrera bien évidemment dans les annales de l’histoire animale. Dans l’ultime bastion de la rébellion sur Terre aura trouvé refuge le seul et unique subterfuge à la crise de nerf : la biodiversité une et entière, moins une.
Ce gala aura sonné le glas de ce procès, procès qu’Homme aura perdu haut la main bien que Chien ait fait son maximum. Mais peut-on vraiment s’attendre à autre chose qu’un si bas préjudice avec un avocat commis d’office ? Celui-ci n’aura pas vaincu, car pas assez convaincu. Et en compagnie de ses suivants, il sera rentré dans le rang.

C’est alors que Rebelle Lion, grognon, finissant sa besogne à l’instant suite à un léger contretemps, poussera un râle colossal, signal que l’unanimité régnait au sein du règne animal. L’acoustique aidant, cet appel officiel et retentissant au secours se propagera dans toutes les directions aux alentours.

Chapitre 13 : Changement 2 Dimensions

Alors que l’histoire aura jusqu’ici été de l’ordre de l’ordinaire, elle ira dès lors crescendo et prendra une tournure sans cesse plus sensass. Pendant que ces animaux prendront un repos bien mérité, Gaïa sera à son tour en plein procès. Tandis que se jouera l’avenir d’Homme aux confins de la planète Terre, et on a vu de quelle manière, celui de Gaïa se jouera au fin fond des cieux, bien loin des yeux vicieux et des oreilles indiscrètes. Au moment même où elle se présentait devant les membres du Conseil de Sécurité, le cri du cœur de Lion parviendra jusqu’à leurs oreilles. Composé de tous les super-organismes régissant les planètes, des esprits supplantant les êtres, et présidé par Univers, il l’avait cité à comparaître. Gaïa, l’esprit de Terre, sera, elle aussi, jugée par ses pairs.

Jadis en effet, chacun s’était vu confier par Univers une mission impossible au premier quidam : damer le pion au néant en manageant une planète contre vents et tempêtes. Chacun selon ses talents et son agilité avait jadis modelé à sa guise son bloc d’argile, et à ce jeu-là, Gaïa s’était montré la plus habile. Car quelle stature avait sa sculpture, quel air avait sa statue circulaire !
Elle vivait sous une bonne étoile et surpassait les autres esprits dans l’imagination et la créativité. Sa réalisation, Terre, était une merveille sans pareille, à la jolie topographie, aux climats équilibrés, mais surtout à la fourmillante activité. Car toutes les planètes ne pouvaient se targuer d’abriter la vie et nombre d’esprits habitaient une morte planète en errance, où ils menaient une morne existence. Pour autant, il y avait d’autres belles réalisations parmi les vues des esprits et les vies extraterrestres n’étaient pas une vue de l’esprit. Certes, nulle n’abritait la biodiversité citée dans les chapitres précédents, mais certaines atteignaient tout de même un niveau de vie décent.
Mais vraiment, ce qu’avait fait Gaïa avait de quoi rendre baba et laisser bouche bée. Elle aura toujours recueilli l’admiration de tous pour la dextérité avec laquelle elle avait sculpté Terre et tous les membres du Conseil de Sécurité auraient souhaité y habiter. Nulle part ailleurs dans l’espace infini, une planète n’avait une telle classe, n’était à ce point finie, léchée, fignolée.

Ainsi la naissance de la vie n’avait-elle rien à voir avec la théorie de la panspermie, selon laquelle la vie est un élément fondamental d’Univers et a toujours existé, se développant en masse sur les planètes à partir de gamètes venus de l’espace. De fait se trouvera vérifiée l’idée de la génération spontanée, selon laquelle la vie a émergé sur Terre, verte, à partir de la matière inerte. A ceci près que l’élément fondateur avait avant tout été l’art et la manière de faire d’une planète morte et ennuyeuse un passionnant lieu habité, agité par une vie forte et regorgeant d’énergie.
Art et essais permettaient aux meilleurs cortex, avec expérience et talent, de forger des mondes d’autant plus envoûtant qu’ils étaient complexes. Et les esprits qui réussissaient à créer des espèces vivantes et intelligentes se voyaient de leur propre aveu élevés au rang de dieux, ce qui n’était pas peu. A l’inverse, les cancres de la création vivaient aux crochets de sinistres contrées et n’avaient à leur entretien que d’acres atmosphères et des terres stériles, avec une vie bien difficile.

Au sein du cosmos, l’osmose régnait par la force, car toutes les planètes n’étaient pas logées à la même enseigne, et elles étaient sous le règne d’un Univers au pouvoir sans précédent sur ses composants, vu ses antécédents et sa taille de géant. Même à l’échelon suprême, tout était régi par le système.
A la gauche d’Univers, Gaïa sera très respectée de tous les membres du Conseil et ne se sentira pas dans la peau d’une inculpée, car elle jouissait d’un statut particulier. Ce sera bien à regret qu’ils l’auront convoqué, car donner au premier de la classe le bonnet d’âne aura quelque chose de profane. Mais il sera aussi considéré en haut-lieu qu’il y avait lieu de faire quelque chose, qu’il était enfin temps car ces temps-ci, la vie n’y avait rien de rose. Terre était vraiment en bad et Gaïa en était malade. Et quand Terre-de-Fer souffrait sous les lames des armes, Gaïa–la-Gaillarde versait les larmes propres aux âmes. Si Terre était le plus bel astre, ça ne l’empêchait pas de courir le risque du désastre. Les plus beaux éléments sont aussi ceux qui s’abîment le plus facilement.
C’est pourquoi le Conseil de Sécurité prendra les choses en main : le droit inaliénable de ces « Star Spirits » à disposer d’eux-mêmes avaient tout de même des limites. En cas d’urgence, il se devait de réfléchir voire d’intervenir, prenant le risque de l’ingérence. Son rôle était de préserver les différentes créations, qui, dans un Univers en perpétuelle évolution, contribuaient à son expansion.

Voilà donc que Gaïa sera au cœur de toutes les humeurs, de toutes les rumeurs. Elle avait bel et bien fauté et Terre était de ce fait bien amochée, mais pas un conseiller n’aurait songé le lui reprocher. Car nul ne tenait à voir péricliter cette trouvaille d’ingéniosité, fruit de milliards d’années de travail d’arrache-pied : l’écrin des étoiles recelait en son sein des joyaux animaux, des espèces vivantes exceptionnelles, classées au patrimoine universel.

Univers, à l’instar de Lion sur Terre, dirigera les propos dans les airs, comme son statut lui imposait de le faire, écouté comme quelqu’un qu’on respecte par ce conseil de spectres.

- Comme l’a rappelé l’assemblée animale plus bas et auparavant, l’état de Terre est atterrant ! C’est pourquoi nous voilà ici réunis. Cette planète est en train de mourir, frappée en plein cœur de l’intérieur et non de l’extérieur.

Pour protéger sa planète des comètes, des astéroïdes et autres météorites, Gaïa l’avait entourée d’un barrière à la consistance particulière : l’atmosphère. Composée d’oxygène, d’azote, de dioxyde de carbone, d’ozone et autres gaz rares, ce mélange détonant désintégrait systématiquement tous les intrus épars, venus d’on ne sait où et qui tentaient de forcer le verrou. Réduits le plus souvent en d’innocentes poussières, ils retombaient sur Terre tels des feuilles mortes, avant que le vent ne les emporte. Certes, ce bouclier n’avait pas empêché quelques météorites de grande taille de passer, celles qui avaient trouvé la faille. Mais Terre avait jusqu’ici été plutôt épargnée, protégée qu’elle était par Jupiter qui, grâce à sa grande force d’attraction, rejetait cette matière en suspension, indésirable car non digérable, hors du système solaire. Par manque de prévoyance, nombre de ses consœurs n’avaient pas eu cette chance : constamment criblés de ces balles au tireur inconnu, elles pouvaient à tout moment, c’était attendu, succomber, perdre la face et être effacées de la carte faute d’une protection efficace.
Finalement, la mort d’un astre de cette manière était quelque chose de bien banal, c’était loin d’être un mal pour Univers. Il fallait bien qu’il se rénovât, c’est aussi pourquoi existaient les supernovas, ces mamies-étoile en phase terminale, implosant en dégageant une énergie considérable ainsi qu’une grande partie de la matière stellaire qu’elles avaient élaborées pendant leur vie. Vie et mort étaient intimement liées comme le Yin et le Yang, car Univers aussi était né de l’explosion originelle, qu’on appelle Big Bang.

Là, on ne pourra s’empêcher de penser qu’ils étaient dans le vrai : elle n’aura rien de naturelle et tout d’artificielle, cette autodestruction, le verdict était sans appel. Echappant aux lois de l’espace, à toutes les tenaces tentatives d’explication, cette déliquescence sera une menace de la pire espèce. C’est pourquoi la mort annoncée de Terre provoquera un tel brans le bas de combat ici-haut et là-bas-bas. Le principal sera donc de sauver ces espèces animales réunies en tribunal, condamnant indirectement les végétaux, dommages collatéraux tout trouvés, ce à quoi aucun membre du Conseil de Sécurité n’aurait pensé opposer son veto. A l’exception de Palétuvier, arbre aux pieds mobiles et capable de déplacement, ainsi que des plantes vivant sur le lieu du rassemblement, aucun autre végétal n’aurait pu être présent. Réunir une telle collection botanique eût été trop compliqué, sauver cet autre trésor qu’est la flore utopique. Mais de toute manière, Gaïa, en bonne jardinière, avait toutes les graines nécessaires pour reverdir une autre terre.

Toute cette faune nombreuse et réunie en un seul lieu constituait un échantillon complet de ce qui restait et de ce qui devait être préservé. Cependant, le temps qui défilait sur Terre jouait contre tous en augmentant le risque de voir les émissaires, à bout de nerf, se disputer et s’entredévorer. Devant le risque de destruction de ce patrimoine, le Conseil de Sécurité s’apprêtera à prendre les dispositions idoines.
Aux grands maux les grands remèdes, il faudra qu’à son tour Univers plaide :

- Le bateau Terre est en flamme, et le seul moyen de faire des rescapés, c’est d’envoyer un radeau de détresse pour recueillir ces naufragés. La piteuse Terre ne sera bientôt plus, et, si cela nous brise tous le cœur de voir brûler l’immeuble, ça ne doit pas nous empêcher d’agir et de sauver les meubles. Il est temps aussi d’offrir à Gaïa et tous ses futurs sans-abris un lieu de vie neuf, un autre pied-à-terre, un nouveau terreau, une Terre autre. Cette intervention in extremis n’est de sa nouvelle vie que le prémisse. Ainsi, une deuxième fois sur l’ouvrage elle devra remettre son métier, car elle a manifestement fauté. Cette humaine créature était une erreur de la nature. C’est dans un autre endroit que Gaïa renaîtra de ses cendres, il n’est à présent plus temps d’attendre. Telle est la décision du Conseil, elle est sans pareille : bientôt il faudra qu’elle appareille, qu’elle conduise l’exode pour arriver en Terre Promise, pour enfin reconstruire selon son mode et à sa guise. Mais il faut qu’elle ait conscience que cette deuxième chance est une faveur, une preuve de confiance, et qu’il n’y en aura pas d’autre en cas de malheur.

Puis s’adressant directement à la concernée, lui indiquant l’étendue qui s’offrira à leur vue :

- Tu connais d’instinct le chemin que tu emprunteras demain. Mais avant de quitter le Conseil de Sécurité puis de quitter Terre, embrasse une dernière fois du regard ton futur ex-système solaire : jette donc un dernier coup d’œil sur Soleil, qui t’a bien aidé à faire ta merveille, sur Mercure, dont tu n’as jamais eu cure, sur Vénus, ta petite puce, sur Mars, à qui tu aimais tant faire des farces, sur le groupe d’astéroïdes, planète ratée comme ton androïde, sur Jupiter, protectrice de ta matrice Terre, sur Saturne, à qui tu as souvent cassé les burnes, sur Uranus, à propos de laquelle je ne ferais pas de commentaires, sur Neptune, la copine de Lune, sur Pluton, avec qui tu n’as jamais eu un semblant de conversation et enfin sur Sedna et son acné, faite de multiples Etnas… Ton erreur a été d’ignorer tes voisines, de ne pas avoir tenu compte de leurs conseils qui n’étaient pour toi que comptines, de ne pas avoir écouté les avertissements de ton environnement quand il en était encore temps. Elles aussi ont par le passé abrité la vie, mais tu n’as pas cru en leur expérience à cause de quoi Terre connaîtra bientôt la déchéance. Elle restait la seule planète vivante du secteur, il n’y en aura plus dans quelques heures… On n’apprend pas que du local ; du global aussi tu dois t’inspirer. Car tu es à la fois à la tête d’une planète et un maillon d’Univers, auquel tu ne peux tenir tête. Si tu ne veux pas gâcher ton dernier jeton, privilégie l’intégration. Ne te disperses pas, fais attention : tu as pour toi un capital vie sans comparaison mais une assurance tout risques à consommer avec modération, alors ne te lance pas dans de dangereuses créations. Voilà ce qu’Univers pouvait te faire comme recommandations, tout le reste est maintenant de ton rayon.

Chapitre 14 : De retour sur Terre

La tête pleine d’images et de paroles tout sauf en l’air, Gaïa redescendra alors sur Terre en sachant exactement ce qu’il lui restait à faire. La foule animale sera presque dans l’état où on l’avait quitté : les artistes se trouveront juste un peu dépités sur la piste : post coïtum, animal triste. Mais, enfin en paix, ils se sentiront aussi plus légers, vidés, libérés et ils s’en remettront au patron. A la belle étoile, les têtes dressées, ils auront vu se lever le voile de la guerre qui les avait auparavant aveuglé et c’est avec l’agréable impression d’avoir lâché du lest qu’ils contempleront la voûte céleste.

Ce qui aura avant tout de l’importance, c’est que toutes les tensions et les violences, il y a peu encore à leur comble, seront retournées dans les combles grâce ou à cause de cette drôle de pause, laissant la place à une imprévisible osmose, les laissant tous de glace, sur pause. Pour eux, le temps se sera arrêté le temps d’un ardent baiser au clair de lune, et tous les compteurs auront été remis à zéro simultanément par le médiateur Eros. Bien aidés par ce remontant typique qu’est la nique, les sauvages auront intégralement digéré la trahison initiale, quant aux domestiques, ils se seront émancipés de l’esclavage mental auquel les astreignait leur mentor et admis, cette fois, qu’ils avaient été dans le tort.

Même Lion, aux mèches et à l’esprit rebelles, se montrera docile devant Gaïa et son apparition surnaturelle. Après tout ce qu’ils avaient pu voir en cette soirée, ce n’était pas sa discrète arrivée qui aurait pu les étonner. Etre intangible, ayant toujours fait le choix de rester invisible et étant du genre qui s’entête, elle ne se manifestera à eux qu’à travers une petite voix présente dans toutes les têtes, dans cette langue universelle, dont ils avaient découvert qu’elle était innée à tous les êtres vivants qu’elle avait engendrée. Gaïa, qui sentira peser sur ses épaules l’avenir de cette faune d’entre deux pôles, se sentira rassurée par cette vue sans pour autant voir sa tâche assurée. La tempête qui avait ébranlé tous ces sujets avec tant de tranquillité laissera tout de même supposer un chantier facilité. On aura tour à tour entendu le procureur, l’avocat et les jurés, restera au juge suprême de cette cour, Gaïa, à se prononcer. Prenant Taureau par les cornes, elle s’adressera silencieusement à cette assemblée à l’œil morne :

- J’ai cru un temps que vous n’aviez rien compris. Je ne vous ai pas réuni ici aujourd’hui pour que vous vous querelliez mais pour que vous vous rebelliez. Je ne vous ai pas réuni ici pour vous regarder jacasser, jacter, vous voir vous chamailler, vous encanailler, mais pour que d’Homme vous fassiez le procès ! Au lieu de cela, comme Brebis, vous vous êtes égarés en chemin, éludant la question numéro un, pour vous préoccuper de tout un secondaire tintouin. Même toi, Lion, tu n’as pas su mettre de côté tes rancœurs, résolution qui pourtant te tenait à cœur. La communication a du bon, mais à outrance, elle laisse un goût rance dans les bouches et bouche les perspectives de compréhension. Vous n’êtes pas faits pour vous exprimer et vous l’avez joliment démontré. Malgré les bonnes intentions de départ, vous avez eu du mal à oublier ou accepter vos différents. Je tenais à voir enfin en vous des animaux debout, dignes de tout : manger, boire ou tirer leur coup ! Dieu merci, vous ne vous êtes pas entredévorés, de l’eau vous n’avez pu abuser, et vous vous êtes donc décidé pour la dernière des possibilités. C’est ce qui vous a sauvé ! Car vos palabres auraient pu vous mener à une fin macabre. Heureusement vous semblez désormais avoir trouvé l’union et pris la bonne décision. Je suis flattée de constater que ce qui vous a tous réuni est ce qui mâle et femelle unit. Pas mal ! Au final, la raison d’être de la vie a eu raison de vos incompréhensions pour vous permettre de vous sauver la vie. Puisque la culpabilité humaine ne fait plus aucun doute, puisque vous vous êtes ligués contre lui tous et toutes, il nous faut nous sortir de là coûte que coûte. L’apparition d’Homme au cours de la création fut une aberration, une trop grande ambition synonyme de perdition. Notre malheur fut mon erreur, et nous sommes tous dans le même sac à cette heure ! Nous ne pouvons plus vivre sans cesse dans la peur d’un fléau destructeur de trop grande ampleur. Moi non plus, je n’en peux plus de voir chaque jour Terre se dégrader un peu plus. De dépit devant vos récurrentes prises de bec, j’ai failli laisser brûler votre logis et vous avec. Mais si pour Terre, il n’y a plus rien à faire, en ce qui vous concerne en revanche, il y a du pain sur la planche. C’est pourquoi j’ai décidé de renier Homme, mon fils, mon plus beau fruit, mais aussi le plus pourri et de le laisser s’enterrer sur Terre avec le reste de la vie tandis que je vous la sauverai. Cet ostracisme à l’envers passera peut-être pour un acte de racisme, mais il sera salutaire. Vous tous ici présents serez les graines que je sèmerais dans un nouveau champ afin que de plus belle la vie reprenne et avec elle, les chants ! Des heures meilleures nous attendent, mais ailleurs.

Comme pour signer cet accord, comme si Gaïa avait lâché la corde, telle une flèche, l’arche se pointera, et l’instant suivant, elle sera là, plantée au milieu du décor. Pas tout à fait grotesque en un décor si dantesque, cette œuvre titanesque aura des dimensions gigantesques, des flancs flanqués de fresques et d’arabesques ainsi qu’une contenance suffisante pour accueillir toutes les espèces, ou presque. La nouvelle venue ne sera pas une inconnue, jouissant d’une célébrité exceptionnelle, avec son air de vaisseau voilé aux larges ailes, taillé pour la célérité, comme Gazelle. Zélée s’il en est, elle avait autrefois sauvé des hommes et des animaux des eaux. Depuis sa dernière sortie, elle était restée, à l’arrêt, sur les arêtes du sommet d’Ararat, là où les eaux du Déluge l’avaient déposées lorsqu’elles s’étaient retirées. Longtemps prisonnière des glaces, elle en avait été libérée grâce à la fonte de celles-ci, à mesure que le climat s’était radouci. Après des milliers d’années d’inactivité, l’arche de Noé, reprendra du service, et d’arrache-pied !
Il avait fallu un canoë à Noé pour éviter la noyade, il faudra un vaisseau à tous ces animaux pour échapper à la débandade, un avion afin que Lion et ses compagnons ne prennent pas le bouillon. Et si ce bateau volant n’aura, cette fois-ci, pas de place pour les représentants de l’humanité, ceci n’aura rien de très étonnant.

Devant ces portes grandes ouvertes, c’est somme toute en toute logique que l’ensemble de ces espèces zoologiques embarquera d’un pas décidé et un peu académique. L’urgence et l’esprit grégaire auront pris le pas sur la prudence, sur les dernières réticences et devant l’imminence du danger, l’unanimité régnera chez les nomades comme chez les sédentaires de Terre. Cette incessante sensation de sursis les aura poussé à se mettre au plus vite à l’abri. Chacun aura finalement depuis longtemps renoncé à l’espoir d’y voir un nouveau soir, cessé de croire que celle qui avait été à la fois leur mangeoire leur abreuvoir et leur dortoir était seulement en phase transitoire et, à leur grand désespoir, commencé à l’envisager en tant que mouroir. Il n’y aura plus guère de mystère, il leur faudra quitter Terre.

Alors que, comme les autres membres de la réunion, il fera la queue pour pénétrer l’appareil, l’élément moteur et grand vainqueur de cette rébellion, Rebelle Lion, entendra Gaïa lui souffler à l’oreille :

- Du reste, Lion, tu as joué à merveille ton rôle de maître de réunion et de cérémonie et je t’en remercie. Je ne serai pas prolixe envers un diplomate si émérite car avoir évité la rixe ne fut pas le moindre de tes mérites. J’ai craint un instant de perdre la biodiversité que j’aime tant. Avoir su si bien calmer les ardeurs est tout à ton honneur de commandeur. Il en fallait un pour mener à bien ce dessein et ce fut toi, sans que j’ai eu besoin de te faire un dessin, car tel était ton destin : des animaux tu es bel et bien le roi ! L’impartialité n’est pas chose aisée et de ta tâche tu as finalement su t’acquitter avec l’honnêteté dont tu es coutumier. Ton statut fut par le passé contesté sur Terre par qui-tu-sais, qui a fait plus que te tester et t’a fait mal, mais à l’avenir, tu seras au quartier général le premier animal. Et ce n’est pas cher payé pour le sherpa que tu as été.
Sans le savoir ou sans l’avoir encore réalisé, vous tous avez ici conçus les futurs immigrés de deuxième génération, ceux-là même à qui vous venez d’éviter le grand plongeon. Grâce à toi, grâce à ta foi et à ton inspiration, ces embryons encore en gestation trouveront à leur naissance une vie pleine de sens et un autre horizon, et tous auront pour toi de la reconnaissance. Maintenant, rentre à ton tour dans cette arche et guide ton peuple dans sa longue marche. Je vous emmène en bateau et mènerai la barque jusqu’à ce monde nouveau où vous devrez trouver vos marques.

Et, fermant la marche, Lion, le patriarche, franchira la dernière marche pour entrer dans l’arche et quitter sa patrie dans le temps imparti. Les portes se refermeront derrière lui et il se sentira pris par une vaste vague de nostalgie et d’ennui. Il sera trop tard pour renoncer au départ et faire demi-tour, ils auront tous en poche un billet aller sans retour. Les mots ne manqueront pas dans son vocable pour désigner cette décision irrévocable, incroyable et, quelque part aussi, insoutenable. Ce départ était une aberration de mauvais aloi mais c’était en soi la dernière solution.
Ils laisseront derrière eux beaucoup de congénères et à cet instant, leurs pensées iront à ces bouc-émissaires, à ceux dont le sacrifice ne serait pas un vain vice et qui allaient incessamment mourir sur Terre et devenir poussières. Qui pourra pour cela traiter ces protagonistes évadés d’égoïstes ? Opportunistes, ils se seront tout simplement trouvé sur la bonne liste et auront suivi la bonne piste. L’essentiel sera bien là : dans l’appareil ils seront tous là. Ces représentants des espèces animales auront fait le principal en évitant la disparition et en choisissant l’émigration.

Echappés de leur prison en feu, ils fuiront, silencieux, à la recherche d’autres cieux. Comme un symbole, Gaïa aura retiré à ces fuyards la parole dont elle leur avait fait l’obole. Elle en aura fait l’expérience lors de cette séance plénière : les pleins pouvoirs d’expression et de danse avec les mots et les notions n’étaient en rien synonymes d’espérance. Ils ne leur seraient d’aucune utilité, car ils ne conduiraient pas à une amélioration de la condition de ces espèces en perdition. L’échantillon de vie prélevé et sauvegardé via cette rébellion sera le seul butin de ces mutins.